Voiture ou Wagon

(tout le monde se trompe !)

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Voiture ou Wagon (tout le monde se trompe !)

Transcription :

Vous avez suivi la dernière polémique qui touche la SNCF ? Celle à propos des enfants qui ne seraient pas les bienvenus dans certains wagons ? En fait ce qui ne va pas dans ma phrase ce ne sont bien sûr pas les enfants , mais le fait d'envisager qu'ils pourraient prendre place à bord de wagons. Ça, ça serait carrément de la maltraitance ! Je ne sais pas si vous avez déjà vu à quoi ressemble l'intérieur d'un wagon, c'est sombre, austère, y a pas de fenêtre, pas de siège, pas de wifi, comment voulez-vous que l'on voyage là-dedans ? En fait, quand vous embarquez dans un train, vous prenez place à bord d'une voiture ! . Pour ceux d'entre vous qui ne seraient pas à l'aise avec ce concept, dans ce nouveau numéro, on va essayer de tirer tout ça au clair. Au menu, on pose le problème, on édicte la règle (en fait, elle est très simple), on adresse une petite pique à nos amis belges, on essaye de comprendre le point de vue des uns et des autres (d'un côté les cheminots et les passionnés de trains, de l'autre les journalistes et le grand public), et si vous êtes joueurs, on se tente un petit quiz pour être sûrs que vous avez tout compris. Bonjour et bienvenue dans Aiguillages !

La wagonite aiguë, c'est une maladie que bien des journalistes et des commentateurs de l'univers ferroviaire ont contractée et qui semble à la limite de l'incurable. Dans les médias, on vous parle de wagons bondés, de wagons de métro sans climatisation, de wagons qui ont quitté les rails, de wagons roses qui pourraient être réservés aux femmes. Je suis certain que vous avez vous-même en tête l'une de ces phrases et sans doute bien d'autres. Alors, qu'est-ce qui ne va pas ? La règle est simple. On doit parler de voitures lorsqu'il s'agit d'embarquer des passagers, et de wagons pour le transport de marchandises ou de bestiaux. Cette façon de procéder a été très clairement définie par l'Union Internationale des Chemins de fer, qui est une sorte d'ONU (Organisation des Nations Unies) des chemins de fer, dès sa création en 1922.
Mais pourquoi ne la respecte-t-on pas dans les médias ? Il semblerait que cela soit en grande partie dû à des habitudes culturelles. Un peu d'histoire ! À l'origine des chemins de fer, le train a été créé pour transporter des marchandises. Beaucoup de minerais que l'on allait chercher à l'aide de wagons dans des mines, mais aussi assez rapidement des passagers. Les tous premiers n'avaient d'autres choix que de s'asseoir sur des tas de charbon ou juste à côté, on ne va pas se mentir, mais très vite, on a essayé d'améliorer le confort des premiers voyageurs, en montant par exemple des diligences sur des châssis ferroviaires avant de construire des wagons dédiés au transport des voyageurs. Oui, à l'époque, le mot wagon est indifféremment utilisé pour désigner les engins à bord desquels on embarquait des marchandises ou des humains. Qui plus est, ce terme véhicule un certain charme de par sa consonance anglaise, et colporte l'image d'une relative modernité. Du moins, celle de l'époque. Par exemple, ce mot est employé dès 1837 sur la ligne Paris – Saint-Germain qui pourtant est la première en France à être entièrement dédiée aux voyageurs à qui l'on propose de se déplacer dans des wagons de première, deuxième ou troisième classe. Ce n'est qu'au tournant des années 1850 que l'on commence à distinguer les deux. Une évolution qui se fait notamment sous la pression des passagers de la haute société qui trouvaient que le mot wagon faisait un peu trop penser au transport de minerai. Pour les flatter et leur rappeler le luxe des diligences privées, les compagnies ont commencé à lui préférer celui de voiture. Il est vrai que ces premiers véhicules ferroviaires dédiés au transport de passagers reprenaient assez largement les codes des anciennes diligences et étaient souvent conçus par les mêmes carrossiers que ceux qui construisaient ces véhicules routiers. On montait à bord par des portes latérales donnant directement accès à sa place, on les équipait de confortables banquettes et on les éclairait à l'aide de lanternes. Mais alors que l'on pensait que dans ce domaine du moins les choses allaient petit à petit se clarifier, voilà que nos amis belges, pardon à vous, je sais que vous êtes nombreux à regarder Aiguillages, vont venir perturber ce petit équilibre lexical encore précaire. D'abord vous dites wagon, je vous ai vu, je vous ai entendu ! Mais vous êtes les seuls. Wagon est un mot qui vient du néerlandais wagen, qui désigne un chariot, et quand un mot vient d'une langue étrangère, le w se prononce v. Mais, ce n'est pas tout ! Vous êtes à l'origine, en 1872, de la création de la Compagnie Internationale des Wagons Lits. Comment voulez-vous que l'on parle de voiture-lits ou de voiture-restaurant quand vous écrivez en lettres d'or « wagon » sur les voitures de l'Orient Express ? Vous y êtes quand même pour quelque chose si le mot wagon s'est profondément ancré dans l'imaginaire collectif quand on évoque les grands express internationaux et l'univers du train. À votre décharge, les généraux français ne nous ont pas non plus aidés ! Pour signer l'armistice de la guerre de 14-18, ils ont choisi de faire venir une voiture-restaurant dans la forêt de Compiègne, près de Rethondes, pour y recevoir la délégation allemande. Et depuis, on ne parle que du wagon de l'armistice. Bon, c'est vrai qu'en 1918 les généraux n'étaient pas encore abonnés à Aiguillages ! Mais si à cette époque, les riches voyageaient à bord de luxueuses voitures capitonnées, les plus modestes étaient cantonnés à la deuxième, voire à la troisième classe. Et là, point n'était question de coussins ou de rideaux, souvent même, il n'y avait pas de vitres aux fenêtres ! Les passagers avaient l'impression d'être jetés là en vrac comme de vulgaires marchandises, leur seule consolation étant de pouvoir s'asseoir sur des banquettes en bois. Les véhicules à bord desquels ils prenaient place étaient si spartiates que beaucoup des voyageurs de ces temps héroïques ont continué à les qualifier de wagons pour bien souligner que leurs conditions de transport étaient bien différentes de celles consenties à ceux pouvant s'offrir un billet en première classe. Et savez-vous jusqu'en quelle année la troisième classe a existé ? 1956 ! Et elle n'a pas disparu d'un seul coup, certaines voitures ayant été légèrement transformées pour justifier leur recyclage en deuxième classe. Alors ne vous étonnez pas si certains anciens, qui ont connu pendant de nombreuses années ces conditions de transport, continuent de parler de wagon . Mais qu'en est-il des journalistes ? Ils ne sont pas complètement stupides, il leur arrive de prendre le train et pourtant, on l'a encore récemment constaté à propos de l'affaire des enfants qui seraient exclus de certains wagons pour laisser à quelques privilégiés la possibilité de faire un voyage tranquille ou de se plonger dans leurs dossiers professionnels sans être dérangés, la plupart des médias et des commentateurs ont semblé une nouvelle fois vouloir superbement ignorer la distinction entre voiture et wagon. La défense de certains d'entre eux est affichée sur le site du médiateur de Radio France qui explique qu'il existe des contraintes liées à l'information diffusée par les médias. Je cite : À l’oral, le terme « voiture », entendu isolément ou en cours de phrase par un auditeur qui allume la radio, peut prêter à confusion et être compris comme faisant référence à des « véhicules automobiles » plutôt qu’à des éléments d’un train. Dans ce contexte, l’usage du mot « wagon » est parfois privilégié comme un repère immédiat permettant d’identifier sans ambiguïté qu’il s’agit bien d’un « événement ferroviaire ». Ce choix ne vise pas à ignorer les distinctions techniques du vocabulaire du rail, mais à répondre à une exigence de clarté de l’information pour l’ensemble des auditeurs, notamment dans des situations où chaque mot compte pour éviter toute interprétation erronée. Fin de citation. Je ne suis pas sûr que les cheminots et les passionnés seront convaincus par ces arguments, mais au moins, puisque vous êtes arrivés jusque-là, vous en savez désormais plus que 90 % des journalistes !
Allez, on se fait un petit quiz pour vérifier tout ça ? Vous avez deux secondes pour me dire si ce que vous voyez à l'image est une voiture ou un wagon. Attention, il y a des pièges !
Il y a des sièges, et de la moquette : c'est une voiture !
Ni fenêtre, ni toilettes : c'est un wagon !
Oui, même si c'est automatique et que ça ressemble à un long tuyau, il faut parler de voiture ! .
Si vous répondez voiture, vous avez tout faux , c'est un wagon  ! Bon, j'exagère un peu, c'est un exemple qui ne fonctionne qu'aux États-Unis, en Australie et en Nouvelle-Zélande où les voitures de type break ont été conçues pour transporter des voyageurs et leurs bagages entre la gare et leur domicile. On les appelle dans ces pays des wagons !
Uune voiture , même si l'on peut accepter le terme historique de wagon-lit .
Là encore un piège ! Ça, ce sont des voitures sur un wagon  !
Alors, quel est votre score ? Rassurez-vous, vous aurez l'occasion de pouvoir rejouer car le monde ferroviaire est truffé de mots de vocabulaire avec lesquels on pourrait ainsi s'amuser, il y en a certainement beaucoup que les médias et le grand public emploient quotidiennement. Comme celui de Micheline par exemple pour désigner un autorail ! D'ailleurs, je suis sûr que vous en avez quelques-uns en tête. Partagez vos meilleures pépites en commentaire, on en fera peut-être un jour un bêtisier géant ! Avant de vous retrouver dans un prochain numéro, je vous propose de tester avec moi un voyage international en train de nuit. Vous pourrez, entre autres choses, voir à quoi ressemble un wagon-couchette, pardon, une voiture-couchette.


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